Renan Luce

Renan Luce
Tout commence comme un western en chambre, une chevauchée apprivoisée, une sombre et drôle histoire de voyeur racontée, caméra subjective au poing, par l'homme qui nous intéresse ici. Renan Luce préfère donc « aux voisins les voisines », et à en juger par son goût des rythmiques qui trottinent, galopent ou semballent carrément, il a peut-être appris la musique en regardant, deux trous découpés dans les draps, John Wayne sillonner la vallée, Charles Bronson rissoler pendant des heures au soleil ou Lucky Luke seffacer à contre-jour sur l'horizon. Poor lonesome cowboy ?* Sa chanson Repenti nous le confirme, et le goudron et les plumes de la pochette également, Renan Luce aime endosser des rôles plus grands que lui, sentir le frisson de l'aventure lui rebrousser les poils. Il aime aussi la poésie et la dérision, et puis chanter à s'en faire dérailler la voix des petites histoires étonnantes à l'intérieur desquelles on se sent immédiatement à laise, cueillis toutefois par leur charmante virtuosité. Mais revenons au western, puisqu'il se trouve que Renan est originaire du Far West français, du Far Ouest si on préfère - de Morlaix pour être précis -, théâtre d'une enfance tranquille et studieuse, souvent derrière un piano ou un saxophone. Dix ans de Conservatoire plus loin, ses envies le poussent hors des limites du classique. Son frère aîné poursuit une carrière de concertiste pendant que Renan bifurque vers les musiques légères, troque le piano contre une guitare et, presque sans complexe, commence à écrire. Il a 17 ans, beaucoup d'illusions, mais il se rend compte assez vite qu'à trop tourner autour de son nombril, ses textes vont bientôt s'y noyer dans l'indifférence générale. Heureusement, il y a Georges Brassens, finalement le seul chanteur country français. Cette découverte encourage Renan à peaufiner ses chansons qu'il envisage désormais concises, érudites, un peu loufoques et surtout très libres. Tout s'éclaire subitement du jour où il décide de se mettre à distance raisonnable de ses histoires. En premier spectateur, il sétonne de leurs audaces, de leurs tournures folles, du sourire jamais facile qu'elles ont le pouvoir de faire éclore et aussi des petites émotions qu'elles transportent comme une précieuse offrande. Depuis qu'il laisse son imaginaire s'écarquiller au fil de la plume, il ne connaît plus l'angoisse de la feuille blanche, il lui arrive en revanche de se mettre à sa place (Je suis une feuille), où de tomber amoureux sans honte d'une femme de « lettre » qui ne lui était pas destinée. Usurpateur d'identité occasionnel pour les besoins narratifs de ses chansons, Renan Luce possède en revanche une forte personnalité d'auteur-compositeur qui rénove d'anciens canons de la chanson folk made in France (Le Forestier, Moustaki, Dick Annegarn) en leur faisant croiser ses héritiers récents les plus turbulents (Thomas Fersen, Albin de La Simone). Il a 28 ans aujourdhui, il a déjà écumé des scènes aux capacités extrêmes des bars borgnes à trois tables jusquau Zénith, en première partie de Bénabar. L'an dernier, il a proposé un rendez-vous dominical pendant trois mois dans un théâtre parisien pour y rôder un répertoire dont on commence, ici et là, à louer loriginalité, la subtilité mais également la manière unique dont la voix de Renan le transporte. Enfin, tout récemment, il a reçu une première distinction lors du très réputé festival Alors chante ! de Montauban, d'où il est reparti lesté du prix le plus convoité : celui du public. Pour son premier album, Renan Luce n'a pas simplement cherché à reproduire une formule déjà validée sur scène. On en retrouve certes les ingrédients de base les guitares, la contrebasse, lorgue mais également une vaste palette d'instruments, de sons, d'écumes et d'atmosphères qui embrasent certaines chansons, en dégoupillent d'autres, surprennent toujours par leur variété de timbres et de rythmes. Jean-Louis Piérot à la réalisation et Bruno Dejarnac à la prise de son et au mixage furent à ce titre des partenaires déterminants pour mettre un peu d'ordre dans les idées de Renan, lui qui cherchait notamment à retrouver les sensations chaleureuses de certaines productions folk des années 60-70. A écouter Lacrymal circus et son bastringue distingué, on reconnaîtra lempreinte lointaine de Tom Waits, tandis que I was here possède quelque chose de Dylan que peu de français avaient réussi avant lui à capturer. Scénariste pétri d'empathie pour sa petite comédie humaine dont chaque personnage possède sans doute un peu de son ADN de Monsieur Marcel, le fossoyeur narcoleptique jusquà l'insomniaque de Nuit blanche - Renan Luce s'autorise un seul autoportrait frontal, le temps du voluptueux et tentaculaire Mes racines. Cette fois, il donne sans doute rendez-vous du côté de chez Ferré, surtout pour cette façon d'être épique sans jamais tomber dans l'emphase. Ce « savoir doser », cette façon doser aussi des formes musicales nouvelles pour chacune ou presque de ses chansons - avec toutefois une tonalité d'ensemble aérienne et acoustique , cette écriture saillante, déjà unique, font que Renan Luce en impose d'emblée. « Cherche regard neuf sur les choses » dit Liris et la rose, la dernière chanson de son premier album. Ne cherchons plus.

*:Pauvre cowboy seul ?

# Posted on Thursday, 24 April 2008 at 5:30 AM

Edited on Tuesday, 27 May 2008 at 11:30 AM

La lettre

J'ai reçu une lettre
Il y a un mois peut-être
Arrivée par erreur
Maladresse de facteur
Aspergée de parfum
Rouge à lèvres carmin
J'aurais dû cette lettre
Ne pas l'ouvrir peut-être

Mais moi je suis un homme
Qui aime bien ce genre de jeu
(Je) veux bien qu'elle me nomme
Alphonse ou Fred c'est comme elle veut

Des jolies marguerites
Sur le haut de ses "i"
Des courbes manuscrites
Comme dans les abbayes
Quelques fautes d'orthographe
Une légère dyslexie
Et en guise de paraphe
"Ta petite blonde sexy"

Et moi je suis un homme
Qui aime bien ce genre de jeu
(Je) n'aime pas les nonnes
Et j'en suis tombé amoureux

Elle écrit que dimanche
Elle s'ra sur la falaise
Où je l'ai prise par les hanches
Et que dans l'hypothèse
Où j'n'aurais pas le tact
D'assumer mes ébats
Elle choisira l'impact
30 mètres plus bas

Et moi je suis un homme
Qui aime bien ce genre d'enjeu
(Je) n'veux pas qu'elle s'assomme
Car j'en suis tombé amoureux

Grâce au cachet d'la poste
D'une ville sur la Manche
J'étais à l'avant-poste
Au matin du dimanche
L'endroit était désert
Il faudra êt'patient
Des blondes suicidaires
Il n'y en a pas cent

Et moi je suis un homme
Qui aime bien ce genre d'enjeu
(Je) veux battre Newton
Car j'en suis tombé amoureux

Elle surplombait la Manche
Quand je l'ai reconnue
J'ai saisi par la manche
Ma petite ingénue
Qui ne l'était pas tant
Au regard du profil
Qu'un petit habitant
Lui f'sait sous le nombril

Et moi je suis un homme
Qui aime bien ce genre d'enjeu
(Je)veux bien qu'il me nomme
Papa, s'il le veut

# Posted on Tuesday, 29 April 2008 at 12:34 PM

L'orage (live)

Parlez-moi de la pluie et non pas du beau temps
Le beau temps me dégoute et m'fait grincer les dents
Le bel azur me met en rage
Car le plus grand amour qui m'fut donné sur terr'
Je l'dois au mauvais temps, je l'dois à Jupiter

...





# Posted on Tuesday, 29 April 2008 at 12:45 PM

Les voisines (live)

# Posted on Tuesday, 29 April 2008 at 12:48 PM

Les Voisines

J'ai toujours préféré aux voisins les voisines
Dont les ombres chinoises ondulent sur les volets
Je me suis inventé un amour pantomime
Où glissent en or et noir tes bas sur tes mollets

De ma fenêtre en face
J'caresse le plexiglas
J'maudis les techniciens
Dont les stores vénitiens
Découpent en tranches
La moindre pervenche
Déshabillée

J'ai toujours préféré aux voisins les voisines
Qui sèchent leurs dentelles au vent sur les balcons
C'est un peu toi qui danse quand danse la mousseline
Invité au grand bal de tes slips en coton

De ma fenêtre en face
J'caresse le plexiglas
Je maudis les méninges
Inventeurs du sèche-linge
Plus de lèche-vitrine
A ces cache-poitrines
Que tu séchais

J'ai toujours préféré aux voisins les voisines
Qui vident leurs armoires en quête d'une décision
Dans une heure environ, tu choisiras le jean
Tu l'enfil'ras bien sûr dans mon champ de vision

De ma fenêtre en face
J'caresse le plexiglas
Concurrence déloyale
De ton chauffage central
Une buée dense
Interrompt ma transe
Puis des épais rideaux
Et c'est la goutte d'eau
Un raval'ment d'façade
Me cache ta palissade
Une maison de retraite
Construite devant ma f'nêtre
Sur un fil par centaines
Sèchent d'immenses gaines

J'ai toujours préféré aux voisins les voisines ...

# Posted on Tuesday, 29 April 2008 at 12:54 PM